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Un terrier confortable - Les contes d'Ennead

TitreAttrapeReves

Un terrier confortable

Blaireau

« Il y a un silence du corps et de l’âme. C’est la condition du bien-être. Aussi est-il nécessaire que les besoins de l’âme et du corps soient satisfaits. » (et donc reconnus)
Maurice Toesca

 

La clairière est baignée d’une lumière pâle en ce matin d’avril. Le soleil, pas encore très haut, étend ses rayons qui ne font qu’effleurer la frondaison des chênes de l’ouest, en contrebas, ceux qui plongent leurs racines directement dans le ruisseau qui y serpente depuis la nuit des temps. Un vieil hibou regagne sa branche, se colle au tronc pour y passer le jour, là où la ramure du seul châtaignier de la région est la plus épaisse, la plus dense. La rosée matinale perle sur les herbes fraîches et sur les fleurs champêtres encore endormies. Les hirondelles et les martinets sont revenus, il y a quelques jours, et leurs chants résonnent déjà, réveillent délicieusement les dormeurs d’une bonne de nuit de sommeil, et bercent ceux qui s’endorment après leurs labeurs nocturnes. Guss est assis devant son terrier, et profite de ce lever du jour au côté de son ami Émile.

« C’est sans doute le moment de la journée que je préfère – dit Guss – En observant le petit matin, je surveille, avec un peu d’appréhension, je dois l’avouer, l’effervescence qui règne à ces heures sans nom, où tout se mélange, où une partie de la vie s’endort, alors que l’autre s’éveille. J’épie les moindres changements à la logique des choses pour m’assurer que tout va bien, que la journée s’annonce belle et joyeuse. J’aime en général que tout coule tranquillement, que ce nouveau jour promette d’être sans heurt ni problème. On est comme ça, nous, les blaireaux, on aime que tout se passe bien pour tout le monde.

Cela fait partie de notre légende familiale, nous avons acquis la réputation d’être extrêmement conviviaux, mais aussi de fuir les problèmes. Tiens, je vais te raconter une anecdote. Il y a trois mois, en plein hiver, une siamoise errante est arrivée dans la clairière, toute mouillée par la neige fine qui virevoltait ce jour-là. Elle était affamée depuis des jours, on le voyait rien qu’à sa mine. Ne sachant où aller ni où dormir, exténuée par plusieurs semaines d’errance, elle s’installa, sans plus de cérémonie, dans notre terrier. Nombre des habitants de la clairière aurait hurlé de voir sa maisonnée ainsi envahie par promeneuse autant mal odorante, remuant ciel et terre pour que la vagabonde retourne à son vagabondage, et surtout très loin de son nid et de son nez. Non que nous étions ravis de cette intrusion imprévue, mais aller lui dire de choisir un autre endroit pour s’abriter était inconcevable ! par un temps pareil, tu penses bien ! et puis, notre terrier est immense, et elle avait choisi une pièce inoccupée depuis des années ! Alors, nous l’avons laissée s’installer, et avons fait comme si de rien n’était.

Nous avons préparé notre repas, en famille, comme d’habitude. Les petits couraient partout en s’amusant. Alors que tout le monde passait à table, notre intruse est arrivée, certainement par l’odeur alléchée, et a fait irruption dans notre cuisine. Elle avait tellement l’air affamée, et notre table était tellement bien garnie, que, de bonne grâce, nous lui avons fait une place. Nous lui avons servi une assiette, dont elle s’est goinfrée de suite pour vite en reprendre une autre. Un peu estomaqués tout de même, nous avons tâché de faire un minimum la conversation. Nous n’avons jamais aimé le silence, et notre hôte d’infortune, toute occupée à remplir son gosier, était bien silencieuse, mis à part le vacarme de ses mandibules.

Et puis, une fois rassasiée, notre chatte prit la parole et nous raconta ses périples aux multiples rebondissements. Elle nous narra, par exemple que, bien plus au nord de notre coin de verdure, elle avait échappée de justesse à un grand loup blanc, dans les forêts froides qui bordent la banquise. « Ce loup paraissait sanguinaire – dit elle – heureusement, il était encore jeune et sot. Mais, sa carrure déjà robuste, ses deux yeux bleus clairs se détachant de sa fourrure blanche neige, et son regard autant haineux qu’affamé, ont bien failli me tétaniser sur place. Pour ma part, j’avais mangé deux jours auparavant, et j’étais en pleine possession de mes moyens. Je l’ai entendu juste avant qu’il ne me saute dessus, et ai pu esquiver de justesse son assaut. Le pauvre, pour mon plus grand salut, était encore pataud. Il s’est enfoncé le museau dans la neige, se le coinçant sous une racine et, avant qu’il ne puisse se défaire de ce piège, j’ai pu fuir et me mettre à l’abri ! »

La chatte était intarissable ce soir-là, racontant encore moult histoires à dormir debout. Et nous, pour ne pas indisposer notre hôte, nous écoutions ses récits avec un mélange de gourmandise – nous sommes avides de ce genre d’histoires – et de lassitude. Les petits s’étaient endormi sur place depuis longtemps, les uns contre les autres, quand elle prit congé pour aller se coucher. Au final, malgré l’heure tardive, la soirée fut agréable, il n’y avait finalement pas de raison de se fâcher. En plus, pour l’occasion, nous avons sorti le calva et le cognac, un vrai plaisir, même si le lendemain fut un peu difficile pour certains ! »

Émile, la musaraigne, était assis à côté de Guss. Il l’écoutait en profitant du paysage et des couleurs changeantes de ce matin printanier. La clairière était devenue calme. Émile aimait ces moments d’échange avec son ami le blaireau, qu’il apprenait à découvrir un peu plus à chaque rencontre.

« Moi je vous aime bien, toi et ta famille – dit Émile – vous êtes toujours avenants, avez un humour subtil, et j’aime votre compagnie. Je ne m’ennuie jamais avec vous. C’est drôle, parce que je ne vous ai jamais vu en colère, je crois même ne jamais vous avoir sentis en colère, et pourtant, vous flairez les problèmes bien avant qu’ils n’arrivent, et moi, j’ai le nez pour ressentir l’état émotionnel des autres. Ça m’a sauvé la vie plus d’une fois ! »

Deux fois par an, à chaque solstice, tous les habitants de la clairière font une grande fête à la tombée de la nuit, au moment où les dormeurs du jour s’éveillent et avant que ceux qui achèvent leur journée ne se couchent. La fête est attendue par tout le monde, et chacun fait l’effort d’y participer le plus longtemps possible. C’est Socrate, le vieil hibou, qui en a été l’instigateur. Cette idée a plu tout de suite aux blaireaux ! Depuis la première fête, il y a plusieurs années, ils sont le ciment qui permet à tous d’en profiter, allant à la rencontre de chacun, discutant volontiers de choses et d’autres avec tous. Ils amènent leur bonne humeur, leur humour, ils semblent être dans leur élément, et partagent leur jovialité avec un plaisir non feint. Ils arrivent les premiers, d’ailleurs, parés de leurs plus beaux atours, des bijoux un peu bling-bling, le poil bien brossé et luisant. Puis, tout le monde arrive, au fur et à mesure, avec son baluchon de victuailles à partager. Même les abeilles apportent leur alcool de miel. Sans la famille des blaireaux, la fête ne serait pas aussi belle, mais dès qu’il s’agit de régler un différend, entre plusieurs invités par exemple, là, il n’y a plus personne. Heureusement que Socrate veille et se plie de bonne grâce à jouer les médiateurs. Son grand âge et sa sagesse sont respectés dans toute la forêt.

Émile apprécie particulièrement Socrate. Il ne cesse d’apprendre à son contact. Comme les blaireaux, tout conviviaux qu’ils soient, ne parlent jamais d’eux, et que même Guss, le plus ouvert de tous, n’en dit guère d’avantage, Émile a confié au vieil hibou qu’il ne les comprenait pas toujours. Il ne comprend surtout pas le fait qu’ils aient accueilli de la sorte la chatte errante. Lui n’aurait jamais toléré qu’une intruse squatte son trou, surtout un chatte affamée, vous imaginez bien, pour une musaraigne …

Socrate lui partagea donc ce qu’il percevait de cette famille pas ordinaire. Oui, ils fuient les conflits, ça, beaucoup le voient, mais pas que. Dans leur recherche perpétuelle de la convivialité, de la joie, ils se forgent une carapace qui les isole autant qu’elle les anesthésie. Ce faisant, ils finissent par ne plus ressentir, par faire fi de leur monde intérieur. C’est difficile, pour eux, de se poser des questions existentielles, car elles leur imposeraient de devenir sensible à ce qui vibre en eux.

Devant la bouille interrogative d’Émile, Socrate illustra ses propos par une rencontre qu’il eut avec Blaise, le père de Guss. Avec leur grand âge, qu’ils partagent tous deux, ils sont venus un jour à parler de leur finitude. Socrate fut surpris que, dans cette conversation, Blaise lui dise qu’il préférerait mille fois se laisser mourir que d’être assassiné.

À ces mots, Émile s’était raidi d’incompréhension.

« J’étais stupéfait, sidéré ! Comment peut-on préférer se laisser mourir que de se battre pour sa vie ? Éviter le conflit, oui … mais tout de même ! Et puis, à y repenser quelques semaines plus tard, j’imaginais très bien le vieux Blaise tenir de tel propos. C’est le plus attaché de sa famille à la tranquillité de la clairière, et le moins prompt à s’approcher d’une querelle, surtout si elle s’entend de loin.

L’oubli de soi, oui, je comprends le principe, mais jusqu’où peut aller ce renoncement ? Je me souvins d’une période où le vieux Blaise buvait un peu trop. Enfin, ‘un peu trop’ est un doux euphémisme ! C’était quelques années avant la création des fêtes solsticiales, qui d’ailleurs ont complètement apaisé la vie de la clairière. Certains jours, lorsque les tensions étaient trop palpables, Blaise s’enivrait jusqu’à plus soif ! Son fils venait très discrètement le chercher pour le ramener chez eux, évitant les regards des autres, semblant ne pas entendre leurs commentaires, comme s’il ignorait chacun de ceux qui étaient présents. Il repartait avec le vieux sous le bras, aussi vite qu’il était venu, et jamais, ils ne reparlaient de l’incident, même à ceux qui y étaient. Et pour Blaise, s’il n’y avait que l’alcool ! Je me souviens qu’à cette période, il n’arrêtait pas de manger. Toujours quelque chose dans la bouche, au point qu’en quelques semaines, il devait passer de la ceinture aux bretelles pour tenir son pantalon ! Ce devait être, pour lui, le moyen de s’insensibiliser !?

Le pauvre, à repenser à cette période, ça me rend triste de m’apercevoir que le hibou a sans doute raison. Plonger comme cela dans des voracités malsaines, juste pour oublier que la vie n’est pas un long fleuve tranquille, c’est vraiment triste. »

À la fête solsticiale du mois de juin suivant, Émile et Guss passèrent un moment tous les deux, histoire de nourrir leur amitié naissante. Comme à son habitude, Guss était plein d’humour, d’attention, et égayait ce moment de sa prestance et de son sourire.

— Dis-moi, Guss, votre invité la chatte errante a repris sa route j’ai entendu dire ?

— Oui, il y a 5 jours, elle nous a fait ses adieux pour continuer vers le sud. Elle en avait assez des températures glaciales du grand nord. Elle nous a remercié de notre hospitalité, et nous a promis de venir nous saluer si elle venait à repasser dans le coin. Du coup, le terrier est bien calme depuis.

— Je me doute, trois mois avec une inconnue qui s’incruste chez soi, ça n’a pas dû être facile à vivre !

— Ô, s’incruster, s’incruster, le terme est un peu excessif. C’est vrai que nous ne l’avions pas invitée, mais notre terrier est grand. Et puis, c’est une question de tolérance et de charité familiale !

— Pour ta famille, oui, mais toi Guss, tu en penses quoi ? Y a des traditions familiales qui sont un peu lourdes à porter non ?

— Je ne trouve pas, personnellement, mais pourquoi cette question ?

Émile senti le ton de Guss légèrement sur la défensive …

— Ô, excuses moi Guss, je ne voulais pas te brusquer ! C’est que je te sens, comment dire ? … un peu différent des autres membres de ta famille. Tu sais être plus présent aux autres quand l’ambiance est un peu tendue. Tu observes moins et tu agis plus. J’ai même remarqué que tu donnais ton avis lors de l’organisation de nos fêtes, alors qu’aucun autre blaireau ne le fait d’habitude. Je ne juge personne tu sais, je ne voudrais pas que tu te vexes ou interprètes mal mes propos !

— Ah, tu as remarqué tout cela ? Ne t’inquiète pas, je le prends plutôt comme un compliment. C’est vrai que pour moi, ma famille est importante. Je ne sais comment je pourrais vivre sans elle, sans eux. En même temps, tu as raison, j’y suis quand même moins attaché que les autres. Aujourd’hui, j’ai parfois l’impression de m’y être caché trop longtemps. J’ai parfois la sensation de presque m’y être noyé, et pourtant, je les aime tous énormément. C’est pas facile pour moi, un autre blaireau ne pourrait jamais te tenir ce genre de propos.

— Comment se fait il que tu sois différent comme ça alors ?

— J’ai encore du mal à parler de cela, mais tu sais, il n’y a que moi dans la famille a m’être porté à l’aide de mon père. Tu te souviens comment il était à une certaine période, avec son problème d’alcool ? À ce moment-là, il était carrément ignoré par la famille, et même par moi au début. On ne va pas comme ça à l’encontre des siens. Beaucoup faisaient comme s’il n’existait plus. Mais je gardais de temps en temps un œil ouvert, malgré moi, sur cette situation. Sans savoir pourquoi, je parvenais de moins en moins à fermer les yeux comme les autres. Et un jour, je n’ai pu me résoudre à continuer de la sorte, à faire comme si de rien n’était.

— Ça a du être terrible pour toi ! T’as dû te sentir bien seul

— Seul oui, et surtout, pour la première fois de ma vie, je vivais une situation qui me faisait mal à l’intérieur. Je n’avais jamais senti cela avant. Tout allait bien, les jours défilaient avec bonheur et insouciance … Mais aller chercher mon père, en plein milieu de la clairière, dans un état lamentable et devant tous ceux qui étaient là, le regard réprobateur, et la langue sifflante, c’était un vrai calvaire – Cela faisait un moment que je me posais plein de questions, sur moi, la famille, la vie. Mais là, c’était vraiment différent, ce n’était plus des idées, mais des bouleversements jusque dans le corps ; Comme si je découvrais, à mes dépens, que quelque chose de vivant était là, en moi, dans mon ventre, au niveau de mon cœur, et partout ailleurs. C’était très bizarre et inconfortable, et je ne pouvais plus le fuir !

— Et comment ça se passe pour toi maintenant ?

— Je continue à prendre conscience de tout un tas de choses, comme de mettre rendu insensible à ce et ceux qui m’entouraient, pour rester serein et loin des conflits. Je crois que je suis en train d’accepter ce qui est, que tout n’est pas forcément joyeux et cool … Tu me disais tout à l’heure que je faisais des propositions, et donnais mon opinion lorsque nous préparons les fêtes de la clairière. Eh bien, je me force encore à le faire, ce n’est pas naturel pour moi … j’ai toujours l’appréhension que cela va envenimer les choses, les ralentir, les retarder, voir créer des engueulades ! Ce serait plus confortable pour moi d’écouter et de ne rien dire, comme je le faisais avant …

— Oui, je comprends ce que tu veux dire, mais si je peux te rassurer, tes interventions sont toujours très appréciées par toutes et tous.

— Oui, c’est ce que je constate, merci de me le confirmer ! En même temps, accepter que quelque chose bouge en moi, qu’il y a un monde à l’intérieur dont je ne soupçonnais même pas l’existence, est une expérience hors du commun. J’ai l’impression d’avoir pris du recul sur beaucoup de choses, ce qui me permet aujourd’hui de soutenir ma famille différemment. J’accepte de mieux en mieux comment nous fonctionnons. Et puis, je prends goût à échanger avec mon père, avec Socrate, et avec toi aussi. Je découvre qu’offrir son authenticité, dans ce genre de conversations, permet aussi de se connaître mieux, et de se nourrir de l’autre également. J’ai eu longtemps peur du vide que je ressentais en moi. C’est lui que j’emplis aujourd’hui de ces échanges, et j’aime ça.

— Socrate te dirait sans doute, que le confort d’un tronc comme nid douillet dépend de son vide intérieur … Eh bien mon cher Guss, je comprends mieux pourquoi je te sentais si différent. Je te remercie de me partager tout ça … je suis heureux de faire partie de tes amis !

— Merci à toi Émile. Je suis désolé, mais je dois te laisser, j’ai à faire … Merci pour ton écoute, elle me remplit le cœur.

— À une prochaine fois, Guss.

Guss disparut assez rapidement en laissant Emile seul, un peu perdu dans des pensées qui germaient de cette discussion :

« Je ressens de l’admiration pour Guss. Se défaire comme il le fait de ses automatismes en sortant de ses zones de conforts lui demande du courage, et je ne sais si je serais moi-même en mesure de faire pareil.

Il est vraiment différent aujourd’hui. Avant, il n’aurait jamais coupé court à une conversation comme ça, de peur que je me fâche peut-être … Oui, je suis admiratif. »

 

Description de l'énnéatype

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